Labour Theory of Value: Crises and Problems of its Reconstruction in Post-Modernity (french)-Futur Anterieur

Posted: February 11, 2011 in 1990's, 1992, Futur Anterieur, Negri in French

Valeur-travail : crise et problèmes de reconstruction dans le postmoderne.
Mise en ligne février 1992
par Toni Negri

1. Dans la tradition marxiste, la théorie de la valeur se donne sous deux formes. La première comme théorie du travail abstrait, présent dans toute marchandise, le travail étant dès lors la substance commune de toutes les activités de production. Selon cette perspective, tout travail se trouve ramené à du travail abstrait, ce qui permet de faire clairement apparaître, derrière toutes les formes particulières que peut prendre le travail à des moments déterminés, une force de travail social globale capable de se transférer d’un usage à un autre en fonction des besoins sociaux et dont l’importance et le développement dépendent en dernière analyse de la capacité de production de richesses de la société. Le marxisme passe de cette vision qualitative à une conception quantitative, centrée autour du problème de la mesure de la valeur du travail. “La grandeur de la valeur exprime le lien existant entre un certain bien et la partie de l’ensemble du temps de travail social nécessaire à sa production” (Sweezy) et on peut l’exprimer en unité de “travail simple”. La tâche principale de la théorie de la valeur naît de cette définition de la valeur comme grandeur. Le problème qu’elle pose, c’est celui de la recherche des lois qui règlent la répartition de la force de travail entre les différents secteurs de la production dans une société de producteurs de marchandises. Pour utiliser une expression moderne, la loi de la valeur est donc essentiellement une théorie de l’équilibre général, développée dans un premier temps en référence à la production de marchandises simples et adaptée par la suite au capitalisme (Sweezy). Une des principales fonctions de la loi de la valeur est de mettre clairement en évidence que, dans une société productrice de marchandises, bien qu’il n’y ait ni centralisation, ni coordination dans la manière dont s’effectuent les choix, il existe un ordre ; ce n’est pas le chaos pur et simple. C’est la tâche de la loi de la valeur d’expliquer comment tout ceci se produit et quel en est le résultat. La loi de la valeur donne donc une rationalité aux opérations que les capitalistes effectuent sur le marché aveuglément, par le jeu de la concurrence, des pressions qu’ils exercent les uns sur les autres, et des dérapages et des ravages qui s’ensuivent. La loi de la valeur c’est la conservation de l’équilibre social au sein du tumulte de ses fluctuations accidentelles (Sweezy). Il s’ensuit que là où la répartition de l’activité productive est soumise à un contrôle conscient, la loi de la valeur perd de son importance. La loi de la planification peut prendre sa place. “Dans la pensée économique d’une société socialiste, la théorie de la planification devrait tenir la même place fondamentale que la théorie de la valeur dans une société capitalistique. Valeur et planification s’opposent tout autant et pour les mêmes raisons que capitalisme et socialisme” (Sweezy). Walras ne pensait pas autrement.

2. Cependant chez Marx la loi de la valeur se présente sous une deuxième forme, en tant que loi de la valeur de la force de travail. En quoi consiste cette seconde forme de la loi de la valeur ? Elle consiste à considérer la valeur du travail non pas en tant que figure d’équilibre mais en tant que figure antagoniste, sujet de rupture dynamique du système. Dans toute l’oeuvre de Marx, aussi bien avant qu’après la dite “césure” théorique, le concept de force de travail est considéré comme élément valorisant de la production d’une manière relativement indépendante du fonctionnement de la loi de la valeur. Ce qui veut dire que l’unité de valeur est d’abord identifiée dans le rapport au “travail nécessaire” qui n’est pas une quantité fixe mais un élément dynamique du système : qualifié historiquement, le travail nécessaire est déterminé par les luttes de la classe ouvrière, il est donc le produit de la lutte contre le travail salarié, de l’effort pour transformer le travail, pour le soustraire à sa misère. C’est ainsi qu’un second point de vue se constitue qui fait de la loi de la valeur non pas une loi d’équilibre du système capitalistique mais bien au contraire le moteur de son déséquilibre constitutionnel. Dans cette perspective, il faut penser la loi de la valeur comme une partie de la loi de la plus-value, en tant qu’élément qui déclenche la crise constitutionnelle de l’équilibre. Quand la loi de la valeur s’applique à l’ensemble du développement capitalistique, elle engendre la crise – crise non seulement de circulation et de disproportion (en tant que telles, ces crises-là peuvent être rapportées au modèle de l’équilibre du système), mais crise provoquée par les luttes, par le déséquilibre subjectif du cycle, par’ l’impossibilité de contenir la croissance de la demande, i.e. des besoins et des désirs des sujets. Dans ce cadre la loi de la valeur/plus-value se présente comme une loi dialectique des luttes, de la déstructuration continuelle et de la restructuration non moins continuelle du cycle de développement capitalistique – et en même temps comme loi de la composition et de la recomposition de la classe ouvrière comme puissance de transformation.

3. Ces deux formes de la loi de la valeur se présentent et s’articulent différemment dans l’oeuvre de Marx. La première forme a été surtout développée par les différentes (mais elles n’en sont pas moins homogènes) écoles qui se sont succédé entre la Seconde et la Troisième Internationale, et s’est trouvée définitivement consacrée par le concept soviétique de planification. La seconde forme de la loi de la valeur/plus-value s’est développée dans le marxisme révolutionnaire hétérodoxe, et elle a surtout été étudiée, approfondie et appliquée par l’opéraïsme italien des années 1960-70. Même sous sa seconde forme, la loi de la valeur a toujours conservé sa structure dialectique. La thèse que je voudrais formuler ici est que – dans le développement de la composition de classe, tout au long de la maturation du capitalisme jusqu’à la période post-industrielle – la première forme de la loi de la valeur s’épuise et rejoint la seconde forme de la loi. Mais, et ceci est fondamental, au sein même de cette jonction, la loi de la valeur se trouve radicalement renouvelée, dépassant définitivement la structure et la réalité dialectique de la définition.

4. L’extinction de la première forme de la valeur passe par l’approfondissement de ses contradictions internes. La première contradiction est celle qui oppose “travail simple” et “travail qualifié ou complexe”. Le second ne peut être ramené à un multiplicateur du premier considéré comme unité de mesure. C’est ainsi que s’engendre le paradoxe selon lequel la valeur d’usage la plus haute du travail qualifié, c’est-à-dire sa productivité la plus élevée, paraît se déduire de la valeur de son produit plutôt que l’expliquer. La seconde contradiction oppose “travail productif’ et “travail improductif’. Le travail productif, c’est celui qui produit du capital, à l’inverse du travail improductif. Mais cette définition est complètement réductrice pour ce qui est du concept de productivité, de force productive en général. En effet, le travail productif en général (et ceci toujours d’autant plus que le travail est subsumé dans le capital) se définit davantage par son inscription dans la coopération que par rapport aux quantités formelles d’unités de travail simple qu’il réunit. C’est la coopération qui rend le travail productif, et la coopération augmente dans la mesure où se développent les forces productives. Enfin, la troisième contradiction réside dans le fait que le travail productif de la force de travail intellectuelle et scientifique est irréductible tant à la simple somme de travail simple qu’à la coopération, aussi complexe qu’elle puisse être. Le travail intellectuel et scientifique exprime la créativité. Désormais, ces contradictions sont réelles, c’est-à-dire qu’elles ne représentent pas seulement des contradictions logiques du système : elles suivent l’évolution du développement capitalistique où les contradictions deviennent des apories concrètes. Ainsi, si la distinction entre travail simple et travail complexe vaut pour la phase de la coopération simple, elle devient aporétique dans la phase de la manufacture ; la distinction entre travail productif et travail improductif vaut pour la manufacture et devient aporétique dans la grande industrie ; quant à la valeur productive du travail intellectuel et scientifique, elle devient hégémonique, à l’exclusion de toute autre figure productive, dans la période postindustrielle. Il est évident qu’au fur et à mesure de cette évolution, il devient impossible de considérer la loi de valeur comme mesure de la productivité globale du système économique et comme norme de son équilibre.

5. On peut considérer l’extinction de la loi de la valeur différemment, sous l’angle de la convergence des deux premières formes de la loi. Dans la seconde forme de la loi, on a considéré la valeur d’usage de la force de travail comme le facteur déterminant de la dynamique du développement capitalistique. Ce qui signifie que, à travers la relative indépendance de ses variations, la force de travail globale contraint le capital à une réorganisation permanente de l’exploitation, à une intensification de plus en plus grande de la productivité et à une extension de plus en plus globale de sa domination. Le premier procès (d’intégration intensive) se caractérise par l’évolution du capitalisme vers des niveaux de plus en plus élevés de composition organique de la structure productive (de l’extraction de plus-value absolue à l’extraction de plus-value relative, du capital industriel au capital financier, etc.) ; le second procès (d’extension globale de la domination) est caractérisé par l’évolution du capitalisme passant de la subsomption formelle du travail à la subsomption réelle de la société dans le capital. La seconde forme de la loi de la valeur donne donc naissance à une sorte d’histoire naturelle du capital, régie par la dialectique entre valeur d’usage de la force de travail et procès de subsomption capitalistique. C’est là une mauvaise dialectique qui pose une indépendance relative de travail, au coeur du développement capitalistique, jusqu’à l’intégration maximum (intensive et extensive) de la valeur d’usage par le capital. C’est donc une mauvaise dialectique qui fait de l’évolution de la valeur d’usage de la force de travail la clef de voûte de l’extension universelle de la valeur d’échange. Mais une fois que toute la dimension exogène de la valeur d’usage de la force de travail a été réduite à la valeur d’échange, comment la loi de la valeur peut-elle encore exister et avoir une quelconque validité ?

6. On peut encore considérer la convergence et l’extinction de deux formes de la loi de la valeur sous un autre angle. Le concept de valeur est conçu à l’origine comme mesure temporelle de la productivité. Mais sous quelle forme le temps peut-il devenir mesure de la productivité du travail social ? Si le travail social recouvre tout le temps de la vie et investit tous les secteurs de la société, comment le temps peut-il mesurer la totalité dans laquelle il est impliqué ? Nous nous trouvons effectivement devant une tautologie. Après avoir fait la preuve de son incapacité à mesurer la différence qualitative (coopérative, intellectuelle, scientifique) dans le procès de travail, la loi de la valeur fait la preuve de son incapacité à établir la distinction entre la totalité de la vie (ou encore des rapports de production et de reproduction) et la totalité du temps dont elle est tissée. Quand le temps de la vie est devenu entièrement temps de production, qui mesure quoi ? Le développement de la loi de la valeur sous sa seconde forme conduit à la subsomption réelle de la société productive dans le capital : quand l’exploitation atteint de telles dimensions, sa mesure devient impossible. C’est alors l’extinction, à la fois de la première et de la seconde figure de la loi de la valeur.

7. Le fait que la loi de la valeur ne puisse plus mesurer l’exploitation ne signifie pas que l’exploitation ait disparu. Ce qui a disparu, c’est seulement la forme dialectique de la loi de la valeur, c’est-à-dire la forme de l’équivalence des éléments quantitatifs simples, de la mesure du procès, de la constitution du développement. La loi de la valeur demeure comme loi de la plus-value, et donc comme norme juridique et comme loi politique, comme commandement et/ou contrôle de la société dans la subsomption capitalistique. L’exploitation est donc rejetée hors de toute mesure économique ; sa réalité économique est fixée en des termes uniquement politiques ; l’exploitation est fonction d’un procès de reproduction sociale ayant pour finalité le maintien et la reproduction du commandement capitalistique. Le concept de mesure dépérit, s’éteint : la reproduction du système capitalistique s’ordonne selon des processus de disciplinarisation et/ou de contrôle de la société et de ses différentes parties. C’est ainsi que la constitution matérielle de la force de travail et de la journée de travail dans la société de la subsomption réelle ne peut être comprise et dirigée qu’à partir de l’organisation de la force, du point de vue politique, de la constitution politique. Le capital n’exerce son pouvoir sur la société de la subsomption réelle que sous des formes politiques (monétaires, financières, bureaucratiques, administratives). C’est en exerçant le commandement sur la communication que le capital exerce son commandement sur la production – ce qui signifie qu’il n’existe plus de théorie de la production qui se distingue de la pragmatique du gouvernement de la production, qu’il n’existe plus de théorie de l’organisation sociale du travail, de la journée de travail et de la répartition des revenus qui se distingue du commandement sur tout l’ensemble.

8. La loi de la valeur en tant que loi dialectique (loi de la mesure) a donc définitivement implosé – mais l’exploitation demeure. Il s’agit d’une exploitation d’autant plus féroce et absurde qu’en l’absence de la dialectique, la logique du capital n’est plus fonctionnelle au développement, n’est plus que pouvoir d’assurer sa propre reproduction. La fin de la dialectique montre clairement que la fonction capitalistique dans la production est purement parasitaire.
La forme dialectique étant dépassée, est-il possible de redéfinir la forme de la valeur en tant que subjectivité positive affirmative ? Ou encore, comment la loi de la plus-value et de l’exploitation se déplace-t-elle, et quelle nouvelle figure peut prendre éventuellement l’antagonisme ?
Nous ne prétendons pas donner ici une réponse définitive à une question ouverte, pour laquelle il existe plusieurs réponses possibles, entre lesquelles seule la pratique révolutionnaire aura le droit de choisir. Il nous suffit d’identifier les différents champs dans lesquels se développe la réflexion et d’indiquer la problématique que nous préférons.
a) Il y a ceux qui soulignent que la rupture d u fonctionnement dialectique de la loi de la valeur laisse comme résidu un dualisme social extrêmement fort. La rupture n’implique donc pas un déplacement de la forme-valeur mais souligne l’émergence d’une position alternative au développement de la loi de la valeur, au commandement capitalistique sur ce développement. La fin de la dialectique de la valeur libère la valeur d’usage. Et c’est à partir d’elle que surgit toujours l’antagonisme valeur d’usage, auto-valorisation, exode sont les formes actuelles de l’antagonisme.
b) Une seconde position consiste à dire qu’une fois effectué le déplacement de la constitution de la valeur (en dehors des anciennes mesures de la valeur), une nouvelle dialectique peut être mise en mouvement. Autant dans la première position la rupture ignorait le déplacement, autant dans la seconde le déplacement évite la rupture. Dans cette perspective l’antagonisme se révèle à nouveau en tant que force qui impose le développement capitalistique, ou si l’on veut la gestion ouvrière rationnelle du développement. La dialectique peut être récupérée comme loi du processus historique, du progrès du travail.
c) Il existe une troisième position pour laquelle il semble possible de faire tenir ensemble la rupture du processus dialectique et le déplacement de la production de valeur. Ce qui signifie qu’il faut réinventer la valeur d’usage à l’intérieur de la subsomption réelle, en son indifférence. Ce qui signifie que le déplacement de la loi de la valeur, qui fait suite à l’éclatement de sa forme-mesure, est une innovation radicale de l’histoire. Si, en détruisant le temps comme mesure, le capital a imposé la verticalisation vide de son pouvoir, à l’intérieur de ce processus, le temps et la coopération se sont pourtant révélés substance commune. Là où la valeur d’usage a définitivement disparu, là, le travail nécessaire est devenu totalité. Faire de la subsomption réelle le nouveau territoire de la production, de la valeur, signifie donc poser l’antagonisme comme dimension collective globale. Dans cette perspective, l’antagonisme apparaît comme puissance, comme pouvoir constituant. La valeur d’échange est globalement réinventée comme valeur d’usage, dans la créativité de nouveaux sujets. C’est à cette dernière option révolutionnaire que va notre préférence.

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